Site ouvert et sans pistage En savoir plus

Dralla Land

Comme une bouteille à la mère

La poutre

Et les silos

• Publié le mardi 6 avril 2021
• 800 mots

Sommes-nous encore des arbres? Celui-là avait beau être fort comme un chêne, celui-ci puissant comme un baobab, cet autre droit comme un if, ils ont tout de même passé l'arbre à gauche, finalement crémés, les pieds devant. Fort probablement. En ces temps de monétisation et de régressions linéaires, nous finissons rarement dans la terre.

Suis-je un arbre? J'ai de petits bouts de racines éparpillées en des lieux qui s'accrochent à ma mémoire. Citoyen d'un monde absent, quel hymne saura me faire lever de mon siège? Ou alors me lèverais-je pour tous les hymnes? Sans patrie ni nation, sans quartier ni mention, je vais seul, le plus souvent assis.

Que ce soit assis et au volant, ou assis devant l'écran, je me retrouve finalement, de plus en moins en plus avec l'envie d'avoir besoin de croître quelques racines. Pendant que la terre se dérobe de sous mes pieds. Je sais que bien des gens m'ont encore dans un racoin de leur mémoire, parce que je me suis trouvé près d'eux quelques temps. Avant de disparaître sous de nouvelle mémoires.

Parce que je fais ça, disparaître. Paraître, puis disparaître. Et pourtant, je suis bien là, quelquefois debout, lourd comme une poutre. Fort, droit, puissant, et sans racines. Je suis la poutre qui se cherche une forêt, d'arbres en pots. Et pendant que j'étais occupé à prendre de l'âge, un jour plus une fraction à la fois, il s'est passé une chose remarquable qui m'a échappé.

Tout le monde a disparu. Avec ou sans racines, des forêts de gens se sont assis, comme je l’étais, comme je le suis. Je les ai cherché, un peu. Mais il est ardu de trouver des foules assises quand chaque individu est emmuré. Et devant un écran. Quelqu'une m'a dit que c'était parce que les médias sociaux. Ce que j'ai finalement compris être des entreprises spécialisées en construction de silos.

J’ai lu la notice. D'abord, tout tient dans la promesse de retisser les liens avec toutes les personnes qu'on a un jour connu. Comme dans les phantasmes de la Vie après la mort, lorsqu'arrivé au bout du tunnel, tous apparaissent. Quelle idée saugrenue que d'imaginer ses racines capables de passer par des fils de cuivre ou de la fibre optique, puis aller toucher les racines des autres, de celles et ceux qui s'imaginent faire de même. Je sais bien que c'est insensé, que je dois à tout prix respirer de concert et toucher et sentir et tâter et humer et regarder dans la profondeur du puits des yeux pour faire en sorte d'atteindre les racines des autres, et ainsi renouer. Vous l'avais-je dit?

Parce que je connais bien les machines à chiffre, les boules à zéros et à uns, ces choses qui calculent et enregistrent et se cachent derrière un écran. Et je sais que même interconnectées, ces machines, pour qui manque à les utiliser correctement, servent seulement à projeter son soi-même à travers d'étranges bruits visuels et sonores. C'est que ces machines, il faut bien les connaître, très bien même, parce qu'elles nous cachent tellement plus qu'elles ne nous montrent. Aujourd'hui, je me sens bien seul à savoir toutes ces choses.

Peut-être que j'ai évité les entreprises de silos parce que je suis une poutre sans racines? Peut-être que si j'avais été un arbre, j'aurais moi aussi terminé dans un silo, en quête des racines des autres? Ça aurait pu être ce silo qui a peur des violeurs et tueurs d'enfants dans les pizzerias américaines. Ou alors ce silo qui a peur des nanorobots qui passent par les écouvillons des tests de covid. Ou alors ce silo qui a peur que l'immigration vise le remplacement des populations homogénéisées. Ou alors ce silo qui a peur de la 5G - par lequel j'avoue avoir été séduit, un temps. Ou alors ce silo qui a peur que l'Homme sur la lune ait été dans un studio de télé. Ou alors ce silo qui a peur que la Terre soit ronde. Ou alors ce silo qui a peur de l'Europe et invente le Brexit. Ou alors ce silo qui a peur de tout et invente Trump. Tant de chambres d'écho ... décho ... déco ... de K.O. ... disco ... decco ... dico ...

Quoi qu'elle en soit, depuis que tous ont trouvé leur silo et ont disparu de mes cinq sens, ça me place moi-même dans une sorte de silo. Le silo des poutres qui prennent de l'âge, puis qu'on oublie. Eh ben non, think again. Je vais leur dire, moi. Je vais leur dire que l'absence de silo c'est pas un silo. Je vais leur dire qu'ils se sont fait leurrer par ce qui se cache derrière les écrans. Je vais leur dire que que ... que, quoi? M'enfin, à quoi bon. Ça servirait à quoi que je leur dise quoi que ce soit? M'entendraient-ils? M'écouteraient-elles? Vu l'opacité et l'absence de porosité des murs de silos ... Poser la question c'est peut-être y répondre.

Alors me voilà assis de nouveau, devant un écran neuf meilleur pour mes yeux. Que faire? Je sais. Je vais muter. Je vais me transformer, passer de la forme de poutre à celle de bouteille à la mère. Et dans ma bouteille, je vais mettre une page web. Celle que vous lisez, là. Peut-être que ça se rendra jusqu'à votre silo? C'est la grâce que je nous souhaite. Mode d'emploi : trouvez la bouteille, ouvrez la bouteille, lisez ce qu'il y a dans la bouteille, puis versez le reste du contenu de la bouteille sur vos racines. J'apparaîtrai automagiquement! Et je redeviendrai immédiatement tout aussi _______________ que j'ai toujours été quand je me trouvais là, devant vous, à vous toucher la main, à partager le même air, à me perdre dans le puits de vos yeux, comme une poutre qui écrase vos racines.

Je vous aime, vous me manquez.

Par Jean Francois Allard